Archive pour la catégorie 'Réflexions diverses'

novembre 1918 : réflexions sur la valeur littéraire de son journal et… sur l’amour

Je ne sais pas si je suis un phénomène de la nature. Je me demande quelquefois si toutes les jeunes filles comme moi, celles que je connais, ont d’aussi étranges idées que moi. Je voudrais savoir vraiment si elles passent par toutes les hésitations, les variations d’humeur qui me sont familières.

Voilà, je ne me crois certes pas au-dessus des autres (loin de là, car je crois m’être aperçue que mes vers sont abominablement mauvais) mais je me demande si je ne suis pas étrangement différente d’elles.

Pour me juger, il faudrait que je puisse m’élever au-dessus de moi-même et du moment présent, mais cela est très difficile, car tant de sentiments divers prennent possession de moi, au même moment !

Quoiqu’il en soit, lorsque je relis mon journal et mes digressions variées, j’y trouve un décousu, un mélange qui me stupéfie moi-même. Cela tient sans doute à ce que, si toutes mes idées se suivent, je ne peux pas écrire assez vite pour les noter toutes, aussi j’oublie toutes les pensées de transition, et même d’autres encore, et le reste ne s’enchaîne plus. Sans doute, je n’ai aucune prétention quand à la valeur littéraire de mon journal ; ce n’est pas pour cela que je l’ai continué jusqu’à ce jour. Mais je doute quelquefois même de l’intérêt qu’il pourra avoir pour moi seule dans quelques années. Peut-être serais-je heureuse de savoir alors ce que j’aurai été… Mais, pourrai-je vraiment être bien fière d’avoir été, par exemple, l’amoureuse (Oh ! Ce mot ! Comme il sonne mal aujourd’hui !) l’amoureuse de Muller ?

Mais je crois plutôt que, quant à cela, j’ai incarné mon idéal en Muller. Ce n’ai pas Muller que j’ai aimé, bien sûr, (et comment l’aurais-je pu, puisque je ne le connaissais en rien ?) mais j’ai donné à mon héros, parfait modèle, les traits et le nom de Muller. Je pense aujourd’hui que ce héros typique n’existe que dans mon imagination.

Publié dans:Réflexions diverses |on 31 décembre, 1918 |Pas de commentaires »

Oct-Nov 1918 : Rêveries

Parlons maintenant de mes rêveries. Je dois reconnaître que j’ai là un grand défaut qui me tient depuis longtemps : j’aime beaucoup à rêver et ma plus grande distraction est de prendre une balle et de la faire rebondir en pensant à toutes sortes de choses, excepté à la réalité, évidemment. Le meilleur remède serait tout simplement de mettre ma balle au feu. Ainsi, je ne pourrai plus me promener ; car il me faut en effet quelque chose qui occupe mes mains pendant que mon esprit rêvasse. Mais ce serait là un sacrifice affreusement pénible pour moi. Et puis, cela pourrait m’empêcher de perdre du temps, et même beaucoup de temps, mais cela ne m’empêcherait pas de rêver. Je rêve partout : en m’habillant, en faisant le ménage, en brodant, avant de m’endormir.

Je pense à toutes sortes de romans saugrenus, à des histoires qui se forgent dans mon esprit et il n’y a que lorsque je lis, je cause, j’écris ou je dors que ma cervelle ne vagabonde pas. Pour me débarrasser de cette habitude, il faudrait que j’ai assez de force d’âme pour contempler de face les soucis, les difficultés de cette vie, et à ne pas chercher l’oubli dans les nuages. C’est alors, je crois bien, que je suis égoïste, car, au lieu de penser aux autres, de songer à leurs tristesses, au moyen de les aider, de les soulager, je vais chercher l’oubli dans le bleu, dans l’irréel. C’est une faute, je m’en aperçois, ainsi puisque j’ai l’intention de me perfectionner, je vais brûler ma balle et tacher de penser à ce qui est. Quant à mes vers, je pense que je ne fais de tort à personne en les écrivant, en manière de distraction. C’est décidé, je ne perdrai plus de temps à en faire, bien que je ne pense pas mal faire en les écrivant quand j’ai de l’inspiration.

En résumé, je suis quelque chose comme un monstre et je me fais horreur à moi-même depuis que je vois qu’avec mes songes creux, ma paresse et mes amusettes, je ne réussis qu’à faire pleurer ma mère !

C’est triste d’en être là, mais c’est exact, je me demande pourquoi je suis née ? Pour vivre et mériter le ciel ensuite ? Hélas ! je ne suis pas sur le chemin d’y arriver (16 ans !)

Si ma tante Germaine revenait avant la fin de ce mois je reprendrais espoir !

Publié dans:Réflexions diverses |on 31 décembre, 1918 |Pas de commentaires »

Oct 1918 : Examen de conscience

Je suppose que mon défaut dominant c’est la paresse. J’aime beaucoup Maman, je m’y prends assez mal pour le lui montrer, mais c’est beaucoup plus par paresse que pour une autre raison. Je me lèverais très volontiers le matin de bonne heure et je ferais bien tout le ménage de la maison, mais je trouve, le moment arrivant de m’exécuter, beaucoup plus doux de rester au lit jusqu’à 7h ou 7h ½, beaucoup plus charmant de trouver tout le travail fait lorsque j’arrive, et enfin, pour le ménage, j’aime bien le faire une fois de temps en temps, mais ce que je trouve de plus ennuyeux, c’est de recommencer tous les jours, s’habiller, balayer, frotter, manger même (et encore, manger procure une sensation agréable, quoique ce soit bien ennuyeux aussi) et après cela laver la vaisselle, essuyer, remettre en place, et tout ceci pourquoi ? pour recommencer le lendemain. Voilà, c’est la paresse, toujours, qui me retient !

(…)

J’aime Maman, mais il n’en restera pas moins toujours vrai que je l’aurai fait pleurer et que jusqu’ici, je lui ai occasionné beaucoup plus de peines que je ne lui ai procuré de joies. J’aime Papa, et c’est peut-être lui qui souffre moins à cause de moi, parce qu’il a un peu, j’imagine, le même caractère un peu renfermé que moi et que lui non plus n’aime pas les expansions. Mais cependant, jusqu’ici, je ne lui ai jamais montré que je l’aimais et il ne peut être, hélas ! rien moins que fier de sa fille. Je crois qu’il nous aime un peu comme j’aime, moi, mais je ne peux le croire absolument, car je ne connais pas beaucoup Papa moi-même, et lui ne me connaît pas beaucoup non plus.

 

Publié dans:Réflexions diverses |on 1 décembre, 1918 |Pas de commentaires »

1908 – Première réflexions philosophiques et religieuses

J’ai le souvenir de plusieurs impressions qu’il est nécessaire, je crois, de noter ici.

Je ressentis la première (impression) le jour où la petite voisine m’affirma que Maman, et non pas le petit Jésus, garnissait la cheminée le jour de Noël ; que Maman, encore, remplaçait les cloches quand il s’agissait de cacher des œufs de chocolat dans tout le jardin, le jour de Pâques. Tout d’abord, je ne voulus pas ajouter foi aux paroles de ma camarade ; je la traitai de méchante menteuse ; sa grande sœur me consola, me calma, mais il me restait un doute dans l’âme, si bien que le lendemain matin, j’interrogeai Maman à son tour. Maman me dit la vérité. Devant elle je ne dis rien, je ne protestai pas, mais lorsque je fus seule, je pleurai pour la première fois comme jamais je n’aurais supposé qu’on pût pleurer. Pourquoi ? Je n’en sais rien. J’avais voulu connaître le secret du petit Jésus ; il m’avait été révélé, mais dès ce moment le charme était rompu et Jésus parti pour toujours… je pleurais sur les ruines de mes premières illusions.

Une autre fois, je cassai une assiette en faisant je ne sais quoi. J’avais lu dans un livre des exhortations à la franchise, exhortations corsées par cette maxime : « faute avouée est à moitié pardonnée ». Prise d’un beau zèle, et après bien des luttes intérieures, je résolus d’aller confesser mon crime à Maman. Cette dernière était sortie. Le cœur battant, j’attendis son retour puis, dès que je l’aperçus, je lui annonçai le malheur. Maman n’accorda qu’un intérêt plutôt minime à cette confidence. Elle eut tort : sans le savoir, elle m’étonna et me déçut. Je jugeai que les maximes de mon livre n’avaient aucun besoin d’être suivies à la lettre, puisque leur application était regardée avec autant de légèreté. Mes premiers pas sur le chemin de la vertu étaient subitement arrêtés.

Les sensations sont bien peu de chose. Je les relève malgré tout comme étant le premier éveil de ma sensibilité et de ma raison. Ce sont là les premières souffrances morales que j’ai éprouvées, les premiers raisonnements que je me suis tenus ; c’est de ce temps-là que date ma personnalité toute entière et je n’ai pas l’impression qu’elle a beaucoup changé depuis. A ces titres, les légers détails que je donne ici sur mon âme enfantine ne peuvent intéresser que moi, aussi est-ce pour moi que j’écris ces pages, depuis la première à la dernière ligne.

Publié dans:Réflexions diverses |on 21 juin, 1908 |Pas de commentaires »

1908 – Réflexions philosophiques d’une poêtesse

Quand j’étais petite – je n’étais pas, je crois, différente des autres enfants, par conséquent ce que je dirai s’appliquera à la généralité – quand j’étais petite, je donnais à tout sa vie propre. Je me figurais que tout respirait, pensait, agissait de la même façon que moi-même. Lorsque je commençais à écrire et à lire, les lettres même que je traçais, ou que je voyais imprimées sur mes livres étaient des êtres animés et agissants : « r » saluait ses voisins, « l » voulait les dépasser, « k » était grognon, « n » étaient deux sœurs se tenant par la main… J’ai perdu aujourd’hui la faculté merveilleuse qui me faisait comprendre les gestes et le langage des choses et qui donnait ainsi aux plus minuscules, aux plus insignifiants objets un intérêt passionnant. Je ne saurais plus répéter tout ce que me disait dans ce temps-là les arbres, les fleurs, les pierres, mais si j’ai ouvert ici cette parenthèse, c’est pour expliquer comment les signes mêmes de l’écriture ayant leur langue, les galets et les coquillages pouvaient me raconter de bien plus belles histoires. Les enfants, je pense, croient beaucoup au-dedans de leur petite âme et, en se parlant à eux-mêmes, ils s’imaginent que c’est le monde entier qui leur cause et répond à leur voix (cette supposition est celle d’une jeune fille déjà sceptique. Hélas ! Il vaudrait mieux croire peut-être que les choses causent véritablement mais seulement aux bébés, leurs âmes…)

Toutes les choses me parlaient donc, dans ce temps-là, et c’est pour cette raison que je trouvais une jouissance sans fin dans le triage des cailloux et des coquilles nacrées que je ramassais sur la plage.

Publié dans:Réflexions diverses |on 21 mai, 1908 |Pas de commentaires »

1907 – Andrée est une petite fille suceptible

Aussitôt après le mariage, mon oncle Paul et ma nouvelle tante, Germaine, me ramenèrent à Coutances où ils allèrent passer quelques temps en voyage de noce.

Je dois noter ici un souvenir qui m’est resté sur mon oncle Paul. Je ne sais trop à quel moment il se place. Je suppose que ce fut peu de temps avant son mariage. Je me revois un soir, à Douai, debout sur la table de la petite salle à manger qui se trouvait derrière la pharmacie. La lampe est allumée au-dessus de ma tête ; mon oncle s’amuse avec moi ; tout à coup, il me dit de ne pas bouger et il se met à me barbouiller avec le noir de fumée provenant de la lampe qui flamme. Mon cousin Marcel[1] est là aussi qui se moque de moi. Je suis très vexée. Je ne me mets pas en colère, pourtant… Je pense que, dans ce temps-là, j’avais des dispositions à l’humeur chatouilleuse et au mauvais caractère, car les taquineries me froissaient beaucoup. Aujourd’hui, de tels procédés me feraient rire. D’ailleurs, j’y suis habituée. C’est peut-être aussi parce qu’autrefois, ces choses si minimes avaient plus d’importance en rapport avec mes 5 ans et ma petite taille qu’elles n’en auraient à présent.

 

 


 

[1] Ce Marcel était le fils d’un monsieur, veuf, qui avait épousé en seconde noce, peu de temps auparavant, une nièce de la grand-mère Delaoutre : la tante Elodie que nous arrivons difficilement à situer. Ce monsieur était pour Dédée « mon oncle Casimir ».

alteregocentrique |
Fantasmes d'homme.......Rêv... |
Langue de pute...? |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Unissons nous pour sauver l...
| mimille0
| So far away from here