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1945 : Dédée s’engage en politique

Rose de la Paix 1945 : Les aventures et mésaventures de Dédé militante A propos des méfaits du colonialisme, de Pétain, de paix armée, de la première participation des femmes aux élections, de la défense des filles-mères … 

Agnès Le Manoir était une très belle femme, grande, brune, assez sculpturale, toujours habillée sobrement d’une manière impeccable. Jamais on ne lui voyait de bijoux, pas plus que d’accessoires fantaisistes. Son mari occupait une situation importante dans une usine de productions chimiques ; il jouait dans le cercle un rôle passif, se bornant à faire des apparitions discrètes, serrant la main des participants mais sans jamais intervenir. Le ménage avait deux enfants, une fille de 20 ans très gâtée et un fils de 18 ans très studieux, brillant élève qui préparait alors l’école Polytechnique. Frédérique, leur fille, avait obtenue de ses parents la faveur de suivre les cours d’art dramatique de Roger Samson. Elle rêvait de devenir star et se donnait un genre mystérieux… toujours vêtue de noir et les lèvres violemment fardées dans son visage pâle. Agnès la faisait parfois venir au cercle pour réciter des vers ou lire des fragments d’œuvres appropriés aux sujets de discussion. Elle avait beaucoup d’aplomb et un certain charme. C’était une jolie fille. Les vieux amis de sa mère lui faisaient un doigt de cour ce qui pimentait, pour eux, le plaisir de la réunion. 

Le cercle Dauphine tenait ses assises dans un entresol du boulevard St Germain. Le cadre était austère et le programme établi d’avance. Agnès présidait avec adresse et autorité. Son expérience remontait à plusieurs années et elle connaissait son public. J’admirais l’habileté avec laquelle elle dirigeait les débats et donnait la réplique aux contradicteurs. Mes élites me suivirent docilement boulevard St Germain et participèrent à quelques séances mais, peu à peu trouvant la rive gauche trop éloignée de leur orbite, elles furent moins assidues et il y eut plusieurs défections. Peut-être leur manquait—il l’ambiance du  « David Copperfield » et, qui sait, les cocktails glacés et les délicieux sandwichs… L’employé de
la Sécurité Sociale et l’ingénieur des Arts et Métiers furent bientôt les derniers fidèles.
J’ai oublié bien des détails de ces soirées mais elles furent, pour moi, une excellente école. Je garde cependant le souvenir d’une de ces rencontres, consacrée au colonialisme et fort animée. 

Les orateurs étaient un ancien ministre des Colonies, un prince noir du Sénégal et un prêtre caodaïste représentant les Asiatiques. Les deux interlocuteurs tinrent le même langage :
« Vous avez tué notre âme, vous nous avez enlevé notre religion ancestrale, nos traditions et leur place vous ne nous avez rien donné. Vous nous enseignez une morale à laquelle vous ne croyez plus vous—même et que vous ne suivez pas. Vos représentants nous donnent trop souvent l’exemple de la brutalité et du mensonge ! »
Par la suite, au fur et à mesure que les colonies prenaient une attitude hostile envers
la France, ces accusations revenaient à ma mémoire. Cette civilisation dont nous sommes si fiers et dont tant d’orateurs parlent avec des larmes dans la voix n’est-elle pas une poussée universelle?
A cette époque les murs de Paris se couvraient d’affiches montrant les plus horribles spectacles de la guerre et des bombardements ainsi que des scènes de déportation et sur lesquelles cette phrase, répétée comme un leitmotiv s’inscrivait en lettres noires et rouges « Plus jamais cela,
plus jamais cela ! »
J’étais bien d’accord, mais je voulais savoir comment et, comme on convoque tous les spécialistes possibles au chevet d’un grand malade, je voulais consulter objectivement tous ceux qui proposeraient un remède. Agnès m’accompagnait dans les endroits les plus divers: meeting en banlieue ou
réunions dans des salles de café de quartiers populaires, où des foules médusées écoutaient, dans le plus grand silence, des orateurs hurlant et gesticulant qui fulminaient contre les nazis, contre l’Allemagne, contre I.G. Farben (j’ignorais et j’ignore encore ce que c’est…)  contre les grands trusts internationaux. Avant de se séparer, tout le monde se levait en criant: « A mort Pétain »
Personnellement je ne pouvais croire à la trahison du Maréchal. Je pensais qu’il avait été dépassé par les événements
comme beaucoup et que sa seule présence avait épargné de grands malheurs à
la France. Je ne voulais m’associer
en aucune manière, même en paroles, à ses ennemis. Je regardais Agnès du coin de l’œil, elle hochait la tête et nous sortions de la salle avec un certain malaise. 
Une exposition des Femmes pour
la Paix organisée à la porte de Versailles attira également notre attention. Nous nous y rendîmes et fûmes accueillies par la présidente
 en personne qui tint à nous faire les honneurs de cette exhibition. Dans toutes les salles des photos géantes représentaient des femmes en uniforme, casquées, armées. Des femmes de toutes races, de toutes nationalités enrôlées pour figurer dans toutes les parties du monde, comme si les hommes ne suffisaient pas… Dans la plus grande salle un tableau gigantesque, une espèce de fresque grandeur nature montrait le chef d’un état étranger, un bon sourire aux lèvres recevant d’un air débonnaire les hommages exaltés d’une foule de femmes et d’enfants, Au moins ce sujet
n’était pas belliqueux.
« Mais Madame, dit Agnès, d’un air innocent à
la Présidente, dans cette exposition pour la paix, on ne voit que des femmes en uniformes…? »
- «  Si l’on veut la paix, il faut savoir la défendre, Madame. » – Répliqua la présidente avec sévérité.
Nous renonçâmes à pousser la discussion plus
avant. Mais, sur le chemin du retour, Agnès visiblement désappointée me dit que cette méthode de faire la guerre pour conquérir la paix était justement à l’opposé de celle que nous voulions préconiser.
«  Mais, que voulez-vous ma pauvre amie, me dit-elle, vous voyez bien que ces femmes là n’acceptent aucune espèce de discussion. Elles se cramponnent à leur point de vue et si vous voulez leur expliquer qu’il est absurde de faire la guerre pour l’éviter, elles vous regardent avec méfiance. On leur apprend qu’il faut exterminer les ennemis du peuple ou les ennemis de la grande révolution sociale du monde. Alors il y aura la paix, la grande paix Russe… C’est un point de vue bien simpliste, mais malheureusement on peut faire marcher des millions d’individus en leur répétant de tels boniments ! » 

Mad est venue me voir cette après-midi. Un de ses fils s’est marié très jeune ; il travaille à Givet avec son père. Le voici déjà père de deux petites jumelles dont Mad s’occupe beaucoup et qu’elle adore. Je sais qu’elle est très gentille avec mon mari et mes enfants qu’elle invite chez elle à tour de rôle ; je l’en remercie mais elle trouve cela tout naturel : nos épreuves communes ont resserré nos liens d’amitié.
Pour tout ce qui me concerne personnellement elle est très discrète, ne me pose jamais de questions. Je sais que Bernard s’épanche volontiers avec elle, lui expose les doléances qu’il a contre moi ; c’est à lui qu’elle donne raison. Elle me blâme de n’être pas allée en vacances avec ma famille, de m’en retrancher par égoïsme, de négliger mon mari et mes enfants pour satisfaire de vaines aspirations. Mais elle n’ose pas me le dire.
En 1944 son attitude était bien différente. Elle souffrait et elle s’inquiétait comme moi ; maintenant elle élimine tous les mauvais souvenirs, elle ne veut même plus y penser et il lui semble anormal que j’empoisonne ma vie et celle des miens en m’occupant de choses qui ne me regardent pas.
« Cela ne te regarde pas ! » C’est aussi le grand argument de Bernard ; l’argument massue qui revient dans nos discussions lorsque j’essaie de lui expliquer, de défendre mon point de vue. Et il me donne en exemple Mad dont il admire l’équilibre et l’activité.
«  Si tu voulais t’occuper davantage de la maison, si tu reprenais la direction de la pharmacie, la vire serait plus facile et plus agréable pour tout le monde. Il est criminel pour une mère de famille de laisser ses affaires aux mains d’étrangers pour aller perdre son temps avec des âneries. Tu dis toi-même que tu es déçue ! » 
Alors je réfléchis, je me dis qu’ils doivent avoir tous raison. Mais, dès qu’Agnès me téléphone en me signalant quelqu’événement auquel nous devons participer, sans même hésiter, je lui donne un rendez-vous et je repars. Je dois être sérieusement atteinte ! 

Lorsque les femmes pour la première fois en France furent appelée à voter (avril 1945), Agnès déclara que c’était très important. « Des femmes comme nous – me dit-elle – doivent jouer un rôle actif dans ces premières élections. Nous devons nous efforcer d’intéresser toutes les autres, donner le désir de s’instruire à toutes celles qui n’ont jamais étudié, afin de voter avec efficacité. » Dans ce but le Cercle Dauphine fit ronéotyper de petits tracts invitant les femmes à s’unir pour la défense de leurs intérêts communs ; tout le monde fut enrôlé pour aller les distribuer aux ménagères sur les marchés et aux foules à) la sortie des églises. C’est dans ces endroits qu’on peut rencontrer toutes les femmes si nombreuses en France qui travaillent dans leur intérieur. Pour celles qui ont un emploi dans un bureau, un magasin ou un atelier, elles appartiennent à des syndicats qui se chargent de leur éducation. On nous signale l’existence d’un groupe féministe aux idées très avancées, ce qui était bien fait pour nous séduire. Rue du Bac, dans un petit hôtel particulier réquisitionné à
la Libération, une femme de Lettres, Orlane de Bruges, avait installé le siège de son parti  « l’utilité publique », parti né de
la Résistance dont Orlane se réclamait, ayant passé quelques mois dans un camp de concentration. Orlane avait entrepris la défense et la réhabilitation des filles-mères et se donnait elle-même en exemple, ayant 4 enfants nés de pères différents dont aucun n’était son mari. C’était une créature pleine de vie et supérieurement intelligente, mais totalement amorale. Agnès ne partageait pas toutes les idées d’Orlane mais elle déclara que nous devions la soutenir par solidarité féminine. Son cynisme nous changeait agréablement de l’hypocrisie de nos milieux bourgeois. Nous nous extasions sur sa sincérité. Orlane était vraie, elle osait être elle-même. Ayant décidé de se présenter aux élections Orlane dénicha un vieil amiral un peu gâteux qui devait être second sur sa liste et était destiné à impressionner favorablement les électeurs. Agnès et moi nous figurions sur cette liste avec quelques autres membres du parti. Un journal fut édité dans lequel on promettait aux filles-mères de multiples avantages. Non contente de les aider, Orlane désirait sans doute en encourager la prolifération. Je trouvais ce programme exagéré ; il me semblait inutile de porter aux nues les filles-mères ; sans les accabler de reproches on pouvait se dispenser de les couvrir de fleurs. Je fis quelques remarques en ce sens ç Orlane qui les accueillit avec un sourire condescendant et me dit : « En effet, chère amie, vous avez raison, car seuls les êtres forts comme moi peuvent vivre à l’aise en marge de la société normale. » 

La rédaction du journal, les réunions électorales où l’on répétait les mêmes exposés devant les mêmes personnes, les cours d’orateurs, dirigés par Orlane qui nous faisait déclamer des discours enflammés en faveur des filles-mères ; tout cela nous tint en haleine plusieurs semaines. Enfin les élections eurent lieu et la liste de l’Utilité Publique n’ayant obtenu d’autres suffrages que ceux de ses membres, nous abandonnâmes Orlane pour d’autres travaux. Quelques temps plus tard, je lus dans un journal qu’elle était arrêtée pour détournements de fonds de
la Résistance. Je sus plus tard qu’elle était soupçonnée d’avoir joué pendant la guerre un rôle assez louche et que les milieux de
la Résistance et de la déportation auxquels elle se flattait d’appartenir avaient à son égard une méfiance assez justifiée. 

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