Archive pour la catégorie '06 – APRES 45'

Andrée en rupture de ban

L’idée de
la Paix ayant ainsi germé dans mon esprit, j’entrepris de la développer. Ce fut pour moi comme un fil d’Ariane, qui m’entraina hors de la routine quotidienne en me conduisant dans une foule d’endroits imprévisibles. Je n’avais pour guide que ma seule intuition, l’esprit toujours en éveil vers tout ce qui pouvait me venir en aide ou occupé à éliminer les obstacles qui me barraient le chemin.

Ces obstacles, il faut bien le dire, étaient dans mon entourage immédiat, ils formaient la trame de mon existence. Le plus redoutable fut mon mari qui, ayant besoin de moi pour tenir la maison, recevoir la clientèle, ne comprenait pas pourquoi je gaspillais stupidement un temps si précieux. Ma conduite lui parut une conséquence de troubles mentaux incurables et il finit par se résigner à ce qu’il appelait mes fantaisies ou mes imbécilités, suivant le degré de son humeur malveillante.

Ma famille, mes amis de toujours, mes enfants aussi, au fur et à mesure qu’ils grandissaient, manifestaient tous la plus totale indifférence à mes inquiétudes. Il était inutile de leur en parler, pas plus que de leur parler hébreu ou chinois. J’avais l’impression d’être entrée dans un autre univers où personne de connu n’accepterait de me suivre ; je devais faire le chemin seule ou trouver d’autres compagnons de voyage.

Jamais je ne m’étais préoccupée d’avoir des amis en dehors de ceux que les hasards de la vie, de la profession ou de nos relations familiales avaient mis sur notre chemin. Nous avions été amenés à fréquenter surtout le milieu médical ; nous étions invités chez des médecins, nous les recevions souvent d’une manière bohème qui les amusait toujours. Nous étions restés dans la vie, un ménage d’étudiants. Entre mon mari et ses camarades, j’avais entendu des discussions interminables sur une foule de sujets ; depuis quinze ans, ils rebâtissaient perpétuellement le monde en paroles, mais étant les uns et les autres submergés par leurs activités professionnelles, leurs idées demeuraient stériles et ils abandonnaient assez légèrement aux autres, le soin d’influer sur les affaires publiques. La guerre n’avait modifié ni leurs idées ni leurs habitudes, ils protestaient davantage contre les impôts et
la Sécurité Sociale, ce qui me paraissait plutôt négatif.

Un soir, un ami spécialiste dans des travaux de laboratoire offrit un grand diner. Les convives n’étaient que des médecins et des femmes de médecins. Les hommes ne parlaient que de médecine, malades, traitements nouveaux et honoraires, sujets que j’exécrais. Au bout de la table, une grande femme rousse, très maquillée, couverte de bijoux, racontait d’une voix aigüe son dernier séjour aux sports d’hiver.

Les femmes de médecin en général, sont assez prétentieuses, l’échelon social auquel elles sont parvenues, leur donne une haute opinion d’elles-mêmes et elles se croient dispensées de tout effort d’amabilité. Comme elles ne sont pas toujours intelligentes, les relations avec elles, ne sont pas des plus agréables. Quand elles organisent une réception, thé ou cocktail, certaines ne prennent d’autre peine que de serrer la main vaguement aux arrivants, tandis que le mari s’empare d’eux et leur met un rafraichissement dans les mains ; personne ne présente les invités les uns aux autres, tant mieux s’ils se connaissent déjà, personne ne fait les frais d’une conversation, si bien que ces réunions pouvaient être aussi bien des rencontres dans un buffet de gare entre voyageurs pressés de partir chacun de son côté.  

Le dîner dont je parle ne fut peut-être pas pire que beaucoup d’autres. Les convives, je les connaissais peu, je n’avais aucun désir de les revoir. Rien ne releva la morne impression d’ennui pendant cette soirée perdue. Dès cet instant, je pris la résolution de fréquenter à l’avenir, d’autres personnes que les médecins.

Ce monde médical dont je pensais avoir fait le tour et dont je connaissais les lacunes, me paraissait étouffant. Le cloisonnement de la bourgeoisie française en une foule de petits mondes à part, me disais-je, voilà le mal. Il y a le monde des médecins, celui des avocats, celui des artistes, celui des politiciens. Il faudrait réunir ensemble des personnes disparates, appartenant chacune à un univers différent. Ces réunions seraient pleines d’imprévus, de variété et apporteraient à tout le monde, un enrichissement. Pratiquement d’ailleurs, c’est de cette manière que se constitue la société en province. Le notaire reçoit le médecin, le pharmacien le châtelain du pays, mais la province donne à ses réceptions une note mondaine, guindée, quelque peu conventionnelle. - Je rêvais d’autre chose, sans savoir au juste quoi.

Publié dans:Andree decrit son entourage |on 25 mars, 2009 |Pas de commentaires »

Andrée en rupture de ban

L’idée de
la Paix ayant ainsi germé dans mon esprit, j’entrepris de la développer. Ce fut pour moi comme un fil d’Ariane, qui m’entraina hors de la routine quotidienne en me conduisant dans une foule d’endroits imprévisibles. Je n’avais pour guide que ma seule intuition, l’esprit toujours en éveil vers tout ce qui pouvait me venir en aide ou occupé à éliminer les obstacles qui me barraient le chemin.

Ces obstacles, il faut bien le dire, étaient dans mon entourage immédiat, ils formaient la trame de mon existence. Le plus redoutable fut mon mari qui, ayant besoin de moi pour tenir la maison, recevoir la clientèle, ne comprenait pas pourquoi je gaspillais stupidement un temps si précieux. Ma conduite lui parut une conséquence de troubles mentaux incurables et il finit par se résigner à ce qu’il appelait mes fantaisies ou mes imbécilités, suivant le degré de son humeur malveillante.

Ma famille, mes amis de toujours, mes enfants aussi, au fur et à mesure qu’ils grandissaient, manifestaient tous la plus totale indifférence à mes inquiétudes. Il était inutile de leur en parler, pas plus que de leur parler hébreu ou chinois. J’avais l’impression d’être entrée dans un autre univers où personne de connu n’accepterait de me suivre ; je devais faire le chemin seule ou trouver d’autres compagnons de voyage.

Jamais je ne m’étais préoccupée d’avoir des amis en dehors de ceux que les hasards de la vie, de la profession ou de nos relations familiales avaient mis sur notre chemin. Nous avions été amenés à fréquenter surtout le milieu médical ; nous étions invités chez des médecins, nous les recevions souvent d’une manière bohème qui les amusait toujours. Nous étions restés dans la vie, un ménage d’étudiants. Entre mon mari et ses camarades, j’avais entendu des discussions interminables sur une foule de sujets ; depuis quinze ans, ils rebâtissaient perpétuellement le monde en paroles, mais étant les uns et les autres submergés par leurs activités professionnelles, leurs idées demeuraient stériles et ils abandonnaient assez légèrement aux autres, le soin d’influer sur les affaires publiques. La guerre n’avait modifié ni leurs idées ni leurs habitudes, ils protestaient davantage contre les impôts et
la Sécurité Sociale, ce qui me paraissait plutôt négatif.

Un soir, un ami spécialiste dans des travaux de laboratoire offrit un grand diner. Les convives n’étaient que des médecins et des femmes de médecins. Les hommes ne parlaient que de médecine, malades, traitements nouveaux et honoraires, sujets que j’exécrais. Au bout de la table, une grande femme rousse, très maquillée, couverte de bijoux, racontait d’une voix aigüe son dernier séjour aux sports d’hiver.

Les femmes de médecin en général, sont assez prétentieuses, l’échelon social auquel elles sont parvenues, leur donne une haute opinion d’elles-mêmes et elles se croient dispensées de tout effort d’amabilité. Comme elles ne sont pas toujours intelligentes, les relations avec elles, ne sont pas des plus agréables. Quand elles organisent une réception, thé ou cocktail, certaines ne prennent d’autre peine que de serrer la main vaguement aux arrivants, tandis que le mari s’empare d’eux et leur met un rafraichissement dans les mains ; personne ne présente les invités les uns aux autres, tant mieux s’ils se connaissent déjà, personne ne fait les frais d’une conversation, si bien que ces réunions pouvaient être aussi bien des rencontres dans un buffet de gare entre voyageurs pressés de partir chacun de son côté.  

Le dîner dont je parle ne fut peut-être pas pire que beaucoup d’autres. Les convives, je les connaissais peu, je n’avais aucun désir de les revoir. Rien ne releva la morne impression d’ennui pendant cette soirée perdue. Dès cet instant, je pris la résolution de fréquenter à l’avenir, d’autres personnes que les médecins.

Ce monde médical dont je pensais avoir fait le tour et dont je connaissais les lacunes, me paraissait étouffant. Le cloisonnement de la bourgeoisie française en une foule de petits mondes à part, me disais-je, voilà le mal. Il y a le monde des médecins, celui des avocats, celui des artistes, celui des politiciens. Il faudrait réunir ensemble des personnes disparates, appartenant chacune à un univers différent. Ces réunions seraient pleines d’imprévus, de variété et apporteraient à tout le monde, un enrichissement. Pratiquement d’ailleurs, c’est de cette manière que se constitue la société en province. Le notaire reçoit le médecin, le pharmacien le châtelain du pays, mais la province donne à ses réceptions une note mondaine, guindée, quelque peu conventionnelle. - Je rêvais d’autre chose, sans savoir au juste quoi.

Publié dans:Andree decrit son entourage |on 25 mars, 2009 |Pas de commentaires »

Andrée flirt avec le surnaturel

Quelquefois, souvent même, j’essaie de critiquer mon état d’esprit, de « voir » autrement. Je pense que je suis victime de mes tendances imaginatives. Soyons sincères avant tout : Je dois avouer que ma nature est rêveuse, sentimentale et mystique. Mes études strictement scientifiques m’ont rendue défiante à moi-même. J’ai essayé, dans ma jeunesse de combattre ces penchants, de m’adapter aux réalités concrètes, d’avoir une vue purement objective et rationnelle. Mais qu’est ce que l’objectivité ? Qu’est-ce que le rationnel ? Nos sens ne perçoivent qu’une infime partie de l’univers, même les plus grands savants ne peuvent avoir une idée d’ensemble qu’au prix d’un effort intellectuel qui dépasse leurs facultés de perception. Mon beau-père et mon mari reste encore un pilier du rationalisme. Cette religion de la raison humaine me semble bien fragile aujourd’hui. Pour juger, il faudrait tout savoir alors qu’on sait si peu de choses. Enfin, après m’être égarée dans les dédales de la science élémentaire, primaire même, et m’être heurtée au rationalisme cartésien, j’ai tout à coup trouvé des horizons nouveaux et même illimités en lisant « l’Homme, cet inconnu », d’Alexis Carrel. Je n’ai pas tout lu, je n’ai pas pu tout comprendre, mais ce qui m’a consolée et encouragée, ce sont deux phrases : « le mysticisme existe, l’intuition existe. » Enfin, j’avais trouvé, sous une plume éminente, ma raison d’être et ma justification. Je dois dire que d’autres épreuves m’ont obligée à abandonner les attitudes conventionnelles et raisonnables. Il me fallait vivre d’abord et tant pis si je vivais d’une manière irrationnelle. Les conditions d’existence dues à la guerre, à l’avidité de mon entourage, à des difficultés que je ne pouvais surmonter, m’ont obligée, même malgré moi, à m’abandonner au courant des forces qui me dépassaient. J’ai compris alors que, même quand on lutte, quand on travaille, quand on croit être maître de sa destinée, on est également emporté par le grand courant de la vie qui se déroule malgré nous et nous entraîne dans ses remous. Pourquoi douter ? Pourquoi résister ? Mieux vaut se laisser porter en toute confiance, puisque, de toute manière, le courant, c’est l’étincelle de vie, que chacun de nous a reçu, dont il est dépositaire ; c’est l’air que nous respirons, le sang qui circule dans nos veines, le soleil qui nous éclaire, enfin tout l’univers perceptible, non pas immobile, mais animée et éternellement changeant. Donc oublions délibérément la froide raison pour développer nos intuitions, notre aptitude vers le mysticisme, c’est-à-dire notre aptitude à entrevoir les faibles lueurs du surnaturel qui parviennent quelquefois jusqu’à nous.

Publié dans:Andree la mystique |on 25 mars, 2009 |Pas de commentaires »

A propos de la guerre d’Algerie – Décembre 1957

Arrive enfin notre député Jacques Rolland. Il est très sympathique, sensé et si ce n’est pas un orateur brillant, il explique avec beaucoup de clarté certains aspects de la situation actuelle. Il donne des précisions sur la guerre d’Algérie, précise que ce n’est pas une vraie guerre, mais une querelle où les rebelles, bien qu’ils soient peu nombreux, ont l’appui et la complicité de la population.

Les musulmans n’ont pas la même mentalité que nous, ils n’ont pas l’esprit cartésien et dans les pourparlers avec eux, il faut tenir compte qu’ils ont l’habitude du marchandage. Ils ne peuvent obtenir une indépendance totale qu’ils ne désirent pas. Si
la France se retirait de l’Algérie, ils mourraient de faim en quelques années. D’autre part, pour amener ces peuples à un niveau de vie équivalent au nôtre, il faudrait des sommes astronomiques, telles qu’il ne peut en être question. Pour simplement les maintenir à un niveau médiocre, il faut leur donner une aide formidable. Leur natalité élevée pose des problèmes terribles.

En somme, c’était un réservoir d’hommes et de mains-d’oeuvre extraordinaires pour
la France. Pourquoi n’avons-nous pas su l’utiliser ? Il fallait éduquer ces gens, leur donner des données réalistes dont ils étaient dépourvus et ne pas entretenir chez eux ce qui n’était que des mirages.

M.Rolland précise que
la France dépend des Etats-Unis pour les dollars. Nous ne sommes pas libres. En tout cas, il semble assez optimiste sur la fin des hostilités en Algérie. Pourvu que cette horrible guerre prenne fin c’est la première chose que je souhaite actuellement.

Publié dans:La guerre d'Algerie |on 25 mars, 2009 |Pas de commentaires »

A propos des femmes et du féminisme (1950)

Ce n’est pas toujours facile de persuader les femmes qu’elles doivent s’intéresser, même de loin à un mouvement politique féminin ; les jeunes femmes de 1950, en réaction contre des excès qui leur semblent un peu ridicules déclarent volontiers « Je ne suis pas féministe ! ».

Or je dois avouer que vers l’âge de 20 ans, j’avais exactement la même réaction. Etant alors étudiante en pharmacie, je préférais beaucoup la compagnie des étudiants à celle de mes consœurs et je leur déclarais très haut, non sans perfidie, que j’avais horreur des femmes. Même aujourd’hui je reconnais que le rapport des femmes entre elles ne sont pas toujours faciles ni agréables. Outre la médiocrité des sujets de conversations entre femmes, il y a toujours un fond de rivalité prêt à se manifester à la moindre occasion ; le succès de l’une éveille la jalousie des autres et que de coups de griffes les meilleures amies n’échangent-elles pas entre deux tasses de thé ! Ces pauvres filles ne sont-elles pas en fin de compte toujours victime de l’épouvantable égoïsme masculin. Comme elles seraient plus fortes si elles étaient unies, si elles s’entraidaient, si elles mettaient toutes en œuvre toutes leurs possibilités pour édifier des œuvres durables. Car la femme est souvent beaucoup plus réaliste et plus constructive que l’homme. La femme d’aujourd’hui, mère des hommes de demain, tient entre ses mains toutes les possibilités de l’avenir.

Publié dans:06 - APRES 45, A propos des femmes |on 26 février, 2009 |1 Commentaire »

1945 : Dédée s’engage en politique

Rose de la Paix 1945 : Les aventures et mésaventures de Dédé militante A propos des méfaits du colonialisme, de Pétain, de paix armée, de la première participation des femmes aux élections, de la défense des filles-mères … 

Agnès Le Manoir était une très belle femme, grande, brune, assez sculpturale, toujours habillée sobrement d’une manière impeccable. Jamais on ne lui voyait de bijoux, pas plus que d’accessoires fantaisistes. Son mari occupait une situation importante dans une usine de productions chimiques ; il jouait dans le cercle un rôle passif, se bornant à faire des apparitions discrètes, serrant la main des participants mais sans jamais intervenir. Le ménage avait deux enfants, une fille de 20 ans très gâtée et un fils de 18 ans très studieux, brillant élève qui préparait alors l’école Polytechnique. Frédérique, leur fille, avait obtenue de ses parents la faveur de suivre les cours d’art dramatique de Roger Samson. Elle rêvait de devenir star et se donnait un genre mystérieux… toujours vêtue de noir et les lèvres violemment fardées dans son visage pâle. Agnès la faisait parfois venir au cercle pour réciter des vers ou lire des fragments d’œuvres appropriés aux sujets de discussion. Elle avait beaucoup d’aplomb et un certain charme. C’était une jolie fille. Les vieux amis de sa mère lui faisaient un doigt de cour ce qui pimentait, pour eux, le plaisir de la réunion. 

Le cercle Dauphine tenait ses assises dans un entresol du boulevard St Germain. Le cadre était austère et le programme établi d’avance. Agnès présidait avec adresse et autorité. Son expérience remontait à plusieurs années et elle connaissait son public. J’admirais l’habileté avec laquelle elle dirigeait les débats et donnait la réplique aux contradicteurs. Mes élites me suivirent docilement boulevard St Germain et participèrent à quelques séances mais, peu à peu trouvant la rive gauche trop éloignée de leur orbite, elles furent moins assidues et il y eut plusieurs défections. Peut-être leur manquait—il l’ambiance du  « David Copperfield » et, qui sait, les cocktails glacés et les délicieux sandwichs… L’employé de
la Sécurité Sociale et l’ingénieur des Arts et Métiers furent bientôt les derniers fidèles.
J’ai oublié bien des détails de ces soirées mais elles furent, pour moi, une excellente école. Je garde cependant le souvenir d’une de ces rencontres, consacrée au colonialisme et fort animée. 

Les orateurs étaient un ancien ministre des Colonies, un prince noir du Sénégal et un prêtre caodaïste représentant les Asiatiques. Les deux interlocuteurs tinrent le même langage :
« Vous avez tué notre âme, vous nous avez enlevé notre religion ancestrale, nos traditions et leur place vous ne nous avez rien donné. Vous nous enseignez une morale à laquelle vous ne croyez plus vous—même et que vous ne suivez pas. Vos représentants nous donnent trop souvent l’exemple de la brutalité et du mensonge ! »
Par la suite, au fur et à mesure que les colonies prenaient une attitude hostile envers
la France, ces accusations revenaient à ma mémoire. Cette civilisation dont nous sommes si fiers et dont tant d’orateurs parlent avec des larmes dans la voix n’est-elle pas une poussée universelle?
A cette époque les murs de Paris se couvraient d’affiches montrant les plus horribles spectacles de la guerre et des bombardements ainsi que des scènes de déportation et sur lesquelles cette phrase, répétée comme un leitmotiv s’inscrivait en lettres noires et rouges « Plus jamais cela,
plus jamais cela ! »
J’étais bien d’accord, mais je voulais savoir comment et, comme on convoque tous les spécialistes possibles au chevet d’un grand malade, je voulais consulter objectivement tous ceux qui proposeraient un remède. Agnès m’accompagnait dans les endroits les plus divers: meeting en banlieue ou
réunions dans des salles de café de quartiers populaires, où des foules médusées écoutaient, dans le plus grand silence, des orateurs hurlant et gesticulant qui fulminaient contre les nazis, contre l’Allemagne, contre I.G. Farben (j’ignorais et j’ignore encore ce que c’est…)  contre les grands trusts internationaux. Avant de se séparer, tout le monde se levait en criant: « A mort Pétain »
Personnellement je ne pouvais croire à la trahison du Maréchal. Je pensais qu’il avait été dépassé par les événements
comme beaucoup et que sa seule présence avait épargné de grands malheurs à
la France. Je ne voulais m’associer
en aucune manière, même en paroles, à ses ennemis. Je regardais Agnès du coin de l’œil, elle hochait la tête et nous sortions de la salle avec un certain malaise. 
Une exposition des Femmes pour
la Paix organisée à la porte de Versailles attira également notre attention. Nous nous y rendîmes et fûmes accueillies par la présidente
 en personne qui tint à nous faire les honneurs de cette exhibition. Dans toutes les salles des photos géantes représentaient des femmes en uniforme, casquées, armées. Des femmes de toutes races, de toutes nationalités enrôlées pour figurer dans toutes les parties du monde, comme si les hommes ne suffisaient pas… Dans la plus grande salle un tableau gigantesque, une espèce de fresque grandeur nature montrait le chef d’un état étranger, un bon sourire aux lèvres recevant d’un air débonnaire les hommages exaltés d’une foule de femmes et d’enfants, Au moins ce sujet
n’était pas belliqueux.
« Mais Madame, dit Agnès, d’un air innocent à
la Présidente, dans cette exposition pour la paix, on ne voit que des femmes en uniformes…? »
- «  Si l’on veut la paix, il faut savoir la défendre, Madame. » – Répliqua la présidente avec sévérité.
Nous renonçâmes à pousser la discussion plus
avant. Mais, sur le chemin du retour, Agnès visiblement désappointée me dit que cette méthode de faire la guerre pour conquérir la paix était justement à l’opposé de celle que nous voulions préconiser.
«  Mais, que voulez-vous ma pauvre amie, me dit-elle, vous voyez bien que ces femmes là n’acceptent aucune espèce de discussion. Elles se cramponnent à leur point de vue et si vous voulez leur expliquer qu’il est absurde de faire la guerre pour l’éviter, elles vous regardent avec méfiance. On leur apprend qu’il faut exterminer les ennemis du peuple ou les ennemis de la grande révolution sociale du monde. Alors il y aura la paix, la grande paix Russe… C’est un point de vue bien simpliste, mais malheureusement on peut faire marcher des millions d’individus en leur répétant de tels boniments ! » 

Mad est venue me voir cette après-midi. Un de ses fils s’est marié très jeune ; il travaille à Givet avec son père. Le voici déjà père de deux petites jumelles dont Mad s’occupe beaucoup et qu’elle adore. Je sais qu’elle est très gentille avec mon mari et mes enfants qu’elle invite chez elle à tour de rôle ; je l’en remercie mais elle trouve cela tout naturel : nos épreuves communes ont resserré nos liens d’amitié.
Pour tout ce qui me concerne personnellement elle est très discrète, ne me pose jamais de questions. Je sais que Bernard s’épanche volontiers avec elle, lui expose les doléances qu’il a contre moi ; c’est à lui qu’elle donne raison. Elle me blâme de n’être pas allée en vacances avec ma famille, de m’en retrancher par égoïsme, de négliger mon mari et mes enfants pour satisfaire de vaines aspirations. Mais elle n’ose pas me le dire.
En 1944 son attitude était bien différente. Elle souffrait et elle s’inquiétait comme moi ; maintenant elle élimine tous les mauvais souvenirs, elle ne veut même plus y penser et il lui semble anormal que j’empoisonne ma vie et celle des miens en m’occupant de choses qui ne me regardent pas.
« Cela ne te regarde pas ! » C’est aussi le grand argument de Bernard ; l’argument massue qui revient dans nos discussions lorsque j’essaie de lui expliquer, de défendre mon point de vue. Et il me donne en exemple Mad dont il admire l’équilibre et l’activité.
«  Si tu voulais t’occuper davantage de la maison, si tu reprenais la direction de la pharmacie, la vire serait plus facile et plus agréable pour tout le monde. Il est criminel pour une mère de famille de laisser ses affaires aux mains d’étrangers pour aller perdre son temps avec des âneries. Tu dis toi-même que tu es déçue ! » 
Alors je réfléchis, je me dis qu’ils doivent avoir tous raison. Mais, dès qu’Agnès me téléphone en me signalant quelqu’événement auquel nous devons participer, sans même hésiter, je lui donne un rendez-vous et je repars. Je dois être sérieusement atteinte ! 

Lorsque les femmes pour la première fois en France furent appelée à voter (avril 1945), Agnès déclara que c’était très important. « Des femmes comme nous – me dit-elle – doivent jouer un rôle actif dans ces premières élections. Nous devons nous efforcer d’intéresser toutes les autres, donner le désir de s’instruire à toutes celles qui n’ont jamais étudié, afin de voter avec efficacité. » Dans ce but le Cercle Dauphine fit ronéotyper de petits tracts invitant les femmes à s’unir pour la défense de leurs intérêts communs ; tout le monde fut enrôlé pour aller les distribuer aux ménagères sur les marchés et aux foules à) la sortie des églises. C’est dans ces endroits qu’on peut rencontrer toutes les femmes si nombreuses en France qui travaillent dans leur intérieur. Pour celles qui ont un emploi dans un bureau, un magasin ou un atelier, elles appartiennent à des syndicats qui se chargent de leur éducation. On nous signale l’existence d’un groupe féministe aux idées très avancées, ce qui était bien fait pour nous séduire. Rue du Bac, dans un petit hôtel particulier réquisitionné à
la Libération, une femme de Lettres, Orlane de Bruges, avait installé le siège de son parti  « l’utilité publique », parti né de
la Résistance dont Orlane se réclamait, ayant passé quelques mois dans un camp de concentration. Orlane avait entrepris la défense et la réhabilitation des filles-mères et se donnait elle-même en exemple, ayant 4 enfants nés de pères différents dont aucun n’était son mari. C’était une créature pleine de vie et supérieurement intelligente, mais totalement amorale. Agnès ne partageait pas toutes les idées d’Orlane mais elle déclara que nous devions la soutenir par solidarité féminine. Son cynisme nous changeait agréablement de l’hypocrisie de nos milieux bourgeois. Nous nous extasions sur sa sincérité. Orlane était vraie, elle osait être elle-même. Ayant décidé de se présenter aux élections Orlane dénicha un vieil amiral un peu gâteux qui devait être second sur sa liste et était destiné à impressionner favorablement les électeurs. Agnès et moi nous figurions sur cette liste avec quelques autres membres du parti. Un journal fut édité dans lequel on promettait aux filles-mères de multiples avantages. Non contente de les aider, Orlane désirait sans doute en encourager la prolifération. Je trouvais ce programme exagéré ; il me semblait inutile de porter aux nues les filles-mères ; sans les accabler de reproches on pouvait se dispenser de les couvrir de fleurs. Je fis quelques remarques en ce sens ç Orlane qui les accueillit avec un sourire condescendant et me dit : « En effet, chère amie, vous avez raison, car seuls les êtres forts comme moi peuvent vivre à l’aise en marge de la société normale. » 

La rédaction du journal, les réunions électorales où l’on répétait les mêmes exposés devant les mêmes personnes, les cours d’orateurs, dirigés par Orlane qui nous faisait déclamer des discours enflammés en faveur des filles-mères ; tout cela nous tint en haleine plusieurs semaines. Enfin les élections eurent lieu et la liste de l’Utilité Publique n’ayant obtenu d’autres suffrages que ceux de ses membres, nous abandonnâmes Orlane pour d’autres travaux. Quelques temps plus tard, je lus dans un journal qu’elle était arrêtée pour détournements de fonds de
la Résistance. Je sus plus tard qu’elle était soupçonnée d’avoir joué pendant la guerre un rôle assez louche et que les milieux de
la Résistance et de la déportation auxquels elle se flattait d’appartenir avaient à son égard une méfiance assez justifiée. 

Avr 1947 – Lettre d’Andrée à Bernard son Mari

Elle commence par un petit mot d’Henri : Cher papa, nous somme à Givet depuis hier (…) Maman est aux anges. Baboum est doué d’un appétit féroce. Nous allons nous promener à Charlemont. Nous avons dressé une tente dans le jardin et Mr Desesquelles m’a prêté un poignard espagnol et m’a recommandé de ne pas me tuer avec (…)

Andrée reprend la plume :

Mon Kiket chéri. Nous sommes bien arrivés. Baboum a été bien heureux de nous revoir (…) Mais que de travail dans la maison ! Cela me crève le coeur de voir ce pauvre logis pillé par tout le monde et qui est chaque année plus lamentable et plus décrépit. Vraiment, il est tant que cela change et qu’onessaie de remonter ce courant maléfique qui pèse sur nous.

Je ne suis pas aux anges comme le croit Henri. Mais je ne m’abandonnes pas au plus sombre désespoir non plus. Je suis surtout ravi de voir les enfants contents et en pleine forme et j’espère que malgré les difficultés ambiantes, ils passent d’agréables vacances

Mars 1947 – Lettre d’Elisabeth à son père Bernard

Mon joli petit Papa.

Il y a déjà huit jours que je ne t’ai pas vu et tu nous manques à tous. Mais nous sommes contents que tu prennes un peu de repos après ton travail épuisant. Je suis sûre que tu passes de longues heures dans notre chère campagne ardennaise, que je vois souvent en rêve et où j’aimerais vivre toujours avec toi, maman et les quatre autres merveilles, tous seuls, d’une bonne vie saine et heureuse.

C’est impossible, d’abord parce qu’il faut tous vivre sur ton travail et, ensuite, parce qu’il y a des personnes qui nous mettent des bâtons dans les roues.

Samedi soir, Tantante m’a dit qu’elle était appelée comme témoin à une conciliation. C’est, m’a-t-elle expliqué, la dernière limite pour que tu dises non ! à toute cette affaire. Du moins, on te demande à ce moment si tu maintiens ta volonté de divorcer ( tu ne trouves pas que ce mot est horrible ?)

J’ai commencé par beaucoup pleurer.Je ne savais pas que cette histoire était si avancée et je la croyais presque éteinte vu que tu étais plus gentil avec maman. Tout allait mieux. D’ailleurs, nous te gardions tous lesbons plato (?), nous espérions toujours que tu nous reviendrai ; nous avons appris comment te retenir.

Il me semble que notre tendresse pouvait te retenir. Cette pensée m’a consolée. Je t’écris pour te demander si, vraiment, tu veux faire cette idiotie, de ton plein gré. Alors que tu es sous influence contraire et que tu peux retourner la question sous toutes ses faces devant le Charlemont, la Meuse et notre vieux Givet.

Tu peux voir tout ce que tu perdrais. Pas notre tendresse mais, malgré toute la peine que nous en aurions, tu ne nous reverrais plus. Car ton divorce serait la preuve que tu ne nous aimes plus, si tu consens à nous rendre malheureux. Nous souffrons déjà maintenant de t’avoir presque perdu. Que serait-ce si tu partais entièrement ? Je t’assure, en toute bonne foi, que tu dois considérer la question. Ton coeur doit parler, non ton égoïsme. Tu sais parfaitement que Maman t’aime beucoup. Elle ferait tout pour toi. Tu as beau dire, tu lui est encore très attaché, tu l’aimes bien. Seulement, toi, il te faut une femme pantouflarde ; mieux il te faudrait il te faudrait une nourrice toujours derrière toi. Moi, je ne pourrais jamais consentir à être pour mon mari une servante. Je crois que maman est aussi comme cela. C’est en tous cas une jolie maman et, si tu continues, je l’aimerai plus que toi.

Ne crois pas que je te fais un sermon ni des menaces. Simplement je me révolte contre  cette injustice criante qui permet  à n’importe quelle putain  riche de briser un foyer, de faire souffrir cinq enfants innocents (seulement coupables d’aimer trop leur père et leur  mère) et une femme  comme on en voit peu. Ta bêtise nous a  servi du moins à une chose, c’est à nous rapprocher de Maman et à nous la faire apprécier. Maintenant, mon petit papa chéri, réfléchis ! J’ai laissé parler tout mon coeur qui t’aime plus que tu ne le crois. ce sont ces raisons que je t’ai données. Pour une fois, je t’assure, malgré Pascal « le coeur a des raisons que la raison connaît »

Le climat des Ardennes est excellent pour la réflexion.

Maintenant, mon adorable Céladon, je te demande de saluer  de ma part les Bethemond, les Broggini, les Desquelle, et le Mont d’Haurs. Embrasse des centaines de fois mon Baboum.

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