Archive pour la catégorie '05 – LA GUERRE de 39'

Problèmes d’approvisionnement

Je ne veux pas m’étendre sur les malheurs qui nous accablèrent; chacun a eu sa part, souvent égale à la notre sinon pire. La crainte, les deuils, les soucis : voilà le lot de ces sombres années. Cette période ne m’a laissé aucun souvenir personnel héroïque ou exaltant. Jour après jour mon esprit n’était occupé que par des soucis d’ordre alimentaire qui dominaient tout le reste et orientaient mon activité. Si j’avais été seule en cause, je n’aurais pas pris tant de peine, mais je devais faire des prodiges d’ingéniosité pour nourrir ma famille car Paris et la région parisienne furent vite à bout de ressources. 
De tous cotés des parents et amis m’envoyèrent des paquets de vivres : beurre, œufs et viande. Le trafic des paquets en France avait pris une immense extension et limitait les risques de la sous alimentation. Que de dévouement et d’ingéniosité déployés par une foule d’habitants des régions privilégiées qui s’astreignirent, pendant ces longues années, à la confection de colis, à la recherche des victuailles et des emballages, à la correspondance et à la comptabilité qui découlaient de tous ces efforts pour venir en aide aux victimes du rationnement. Mais ces envois étaient irréguliers et insuffisants. Je devais chercher d’autres ressources. Un de mes cousins, Leonard, père de trois enfants devint mon associé. Nous nous communiquions des adresses intéressantes et partions ensemble. Il y eut un jour pluvieux d’automne où nous primes un train déplorablement omnibus pour aller chercher des pommes dans la région de Pontoise. Pendant des kilomètres, il fallut marcher sous la pluie, poussant chacun la voiture d’enfant dont nous nous étions munis. Nous arrivâmes enfin jusqu’à une ferme isolée où une paysanne échevelée, à l’abri d’une grange, pesait des sacs de pommes sur une bascule bancale. Le marché conclu, il nous fallut reprendre la route en trainant péniblement les pommes acides et pourrissantes que j’utilisais tant bien que mal en compotes aigrelettes. 
Nous avions des amis dans
la Mayenne, heureux pays qui ne manquait de rien. 
-         « A part le sucre et le café » – disaient les gens – « on ne s’aperçoit pas de la guerre. » Nous allions y passer quelques jours à prospecter la campagne. Leonard achetait des poules, des lapins, tout ce qui lui tombait sous la main. Mes ambitions étaient plus modestes.  

Je me souviens qu’un matin où nous devions rentrer à Paris, Leonard faisait ses bagages et je me préparais à partir. Je descendis le rejoindre dans un vieux hangar et je le trouvai, armé d’une hachette, qui coupait le cou à toute une armée de volatiles …le sang coulait à flots, les têtes volaient de tous cotés, c’était un spectacle écœurant et Leonard me souriait au milieu de ses victimes. En hâte il les empila, encore tièdes dans de grandes caisses de bois. Nous devions nous rendre à l’extrémité du village, à l’auberge dont une carriole nous conduirait à la gare distante de plusieurs kilomètres. 
Leonard emprunta une brouette, arrima les caisses avec une grosse corde et se mit courageusement en route. Je le suivais en portant mes propres valises quand, au carrefour du chemin, nous apparut la redoutable silhouette d’un gendarme ! Impossible de faire un détour, il fallait obligatoirement passer devant lui, il paraissait nous guetter. Leonard fit une halte pendant que je continuais à marcher en réfléchissant à tous les ennuis qui nous menaçaient : amende, prison, sans compter la simple confiscation de notre butin. Le gendarme me laissa passer sans rien dire. Je déposais mes valises dans le petit hôtel et, voyant approcher l’heure du départ je revins aux devants de Leonard qui, d’un air dégagé, reprit sa brouette en se dirigeant vers l’ennemi. Le gendarme n’attendait que cet instant pour nous aborder. Il nous emboita le pas en nous posant milles questions embarrassantes sur le contenu de notre chargement, sa provenance, sa destination. Sans doute pensait-il avoir faire à des trafiquants du marché noir. Leonard arriva à le convaincre de son erreur et à l’attendrir par l’énumération de nos enfants. Le gendarme se montra soudain pitoyable et nous laissa repartir non sans reproches! 
D’autres amis se joignaient à nous pour aller en voiture dans diverses régions provinciales : Arpajon fournissait des haricots, Orléans, des pommes de terre, les Vosges, la viande et le miel, Meulan, les prunes et les pommes…  Nous trouvions parfois de lointains villages où régnait une abondance en nourriture dont nous avions perdu le souvenir. Nous trouvions des boucheries qui auraient pu nous fournir un bœuf entier, des charcuteries regorgeant de lard, de pâtés et de rillettes. Mais chacun m’incitait à la prudence et à modérer mes acquisitions, dans la crainte de se faire prendre en route, par contre, arrivés à Paris, en lieux sûrs, chacun voulait une plus grande part de provisions et trouvait toujours sa ration insuffisante. Il y avait des batailles autour des morceaux de viande et des mottes de beurre. Les règlements de compte étaient orageux et je défendais ma proie avec une âpreté dont j’étais un peu honteuse. L’amitié, la générosité, la grandeur d’âme, tout cela disparaissait devant la crainte de la disette. 
Ainsi s’écoulèrent les longues années d’occupation. 

Publié dans:05 - LA GUERRE de 39 |on 27 février, 2009 |Pas de commentaires »

La drôle de guerre

En ce 23 aout 1939, la nouvelle imprévue d’un accord entre les allemands et les russes sorti tous les estivants de leur agréable léthargie. Tout d’abord je ne compris pas l’im­portance que cela pouvait avoir, mais ma bonne se montra très agitée au retour du village où l’épicerie était devenue un carrefour de nouvelles : on parlait de rappeler les troupes … si bien que le soir même je voulus téléphoner à mon mari et me rendis à l’unique hôtel où le téléphone, presque seul de la localité, était assiégé. Les baigneurs, assemblés dans la salle du café, attendaient des communications fortes longues à obtenir. 

En quelques heures le climat du petit pays fut bouleversé, un vent de panique balayait la douce quiétude des paysans et des citadins. Ces derniers, tout occupés depuis plusieurs semaines de leurs petits potins, des jeux de plage, de la couleur de leur maillot de bain, de la façon dont ils pourraient se montrer partout à leur avantage, sentirent confusément que de lointains accords entre certaines chancelleries pouvaient influencer de manière fâcheuse leur avenir. Je réalisai brutalement, alors, combien tout était précaire, fragile dans mon tranquille univers. Des dangers, des complications surgirent devant moi et j’eus tout d’un coup peur de cet inconnu monstrueux contre lequel rien ne pouvait nous défendre. 

Après des heures d’attente, au milieu de la nuit, je pus enfin entendre la voix angoissée de mon mari. Comme toutes les régions de l’est de
la France, les Ardennes étaient beaucoup plus sensibilisées à l’idée d’une guerre que la paisible Normandie. C’était la hantise de ces pays frontaliers qui n’avaient jamais oublié les épreuves trop souvent renouvelées. 

Dès le lendemain, mon mari et mes filles se mirent en route pour me rejoindre. Nous avions des décisions à prendre et des préparatifs à faire pour parer à toute éventualité. Il fut décidé que les enfants resteraient au bord de la mer avec la bonne pendant que nous irions à Paris chercher d’autres nouvelles. Nous pensions qu’en tout cas les hostilités seraient de brève durée et que ce coin perdu était à l’abri de tout danger. Vers le soir, avant notre départ, à l’heure où le soleil allait plonger dans la mer nous fîmes une dernière promenade sur la plage. Nous regardions cette mer perpétuellement agitée dont j’aimais la rudesse, ces falaises crayeuses, le paysage familier et que peut être nous ne reverrions plus ensemble et, saisie d’un pressentiment, je me mis à pleurer. 

C’est pendant le voyage de retour, entre Pontoise et Paris, qu’à un arrêt de la voiture nous vîmes, en traversant une localité, un gendarme qui collait sur le murs des maisons les affiches toujours redoutées de la mobilisation générale. Notre cœur fut pris dans un étau et pourtant nous ne pouvions imaginer encore les multiples épreuves que nous aurions à supporter. 

Alors il y eut la drôle de guerre….un automne et un hiver interminable.  Mon mari était médecin chef d’un train sanitaire et coulait des jours paisibles sur une voie de garage dans la campagne sarthoise en compagnie d’une trentaine d’hommes venus de départements voisins : paysans, commerçants pour la plupart, puis quelques officiers sympathiques et, parmi eux un jeune pharmacien lieutenant de Rennes et un professeur du grand séminaire de Versailles. Mon mari, délivré de tout souci matériel, des tracas professionnels et familiaux, à l’abri des créanciers et du percepteur était parfaitement satisfait. Ses ambitions se bornaient à la possession d’une brouette pour son équipage et d’une bicyclette pour son usage personnel. L’état sanitaire des hommes était excellent, leur moral également et l’activité de tous était très réduite. Les loisirs étaient consacrés à la chasse, à la pêche et à la récolte des champignons. 

Je m’inquiétais plus que lui de cette situation anormale et des décisions indispensables que nous devions prendre. 

Il était impensable de demeurer à Paris et je me mis donc en quête d’un emploi de pharmacienne. Je ne tardai pas à en trouver un à Dieppe et je m’installé avec les enfants à Queberville. Les enfants s’adaptaient bien à leur nouvelle existence, ils avaient trouvé des places à l’école mais leurs études étaient quelque peu bouleversées et j’en redoutais les fâcheuses conséquences. Je devais chaque jour gagner Dieppe pour mon travail ce qui représentait pour moi une grande fatigue. Vers la fin du mois d’octobre je trouvai une nouvelle situation et un logement à Bolbec 

Nous rejoignîmes finalement Paris dans le courant de l’année 1940. Il fallait adopter de nouvelles habitudes. Cependant, jour après jour, la vie s’organisait et chacun s’accommodait des circonstances. Une certaine prospérité régnait partout car la guerre avait supprimé le chômage. Un jeune médecin reformé s’occupait de la clientèle de mon mari en pleine extension ; quant à moi, je repris en main ma petite officine qui marchait également très bien ce qui m’enlevait toute inquiétude financière. 

J’allais souvent voir mon mari, il venait à Paris en permission. Bref, nous étions installés le mieux possible dans cette sombre période quand, soudain, les événements prirent un autre cours. Le 10 mai 1940, les allemands envahirent
la Belgique : la guerre des nerfs, la drôle de guerre se muait subitement en guerre éclair et de grands malheurs fondaient à nouveau sur
la France faits de défaites successives, de bombardements, de morts violentes, de destructions de villes et de monuments. Les armées reculaient, les civils prenaient le chemin de l’exode. Le train sanitaire de mon mari était cette fois parti vers une destination inconnue et, chaque nuit, je rêvais qu’il était détruit par une catastrophe. 

Les Ardennes furent évacuées et j’espérais que mon beau-père viendrait me rejoindre à Paris. Une dépêche me prévint qu’il était mort en arrivant à Troyes et, toute seule, je me rendis dans cette ville sans me rendre compte que l’avance allemande risquait de me barrer la route. Par une nuit noire j’arrivai à Troyes. La ville était pleine de refugiés, je ne voyais même pas où je me dirigeais et j’errais comme une épave dans ce pays inconnu. La gare était pleine de monde, couchant à même le sol, entassés dans les salles d’attente ou étendus sur les quais. Il y avait des gens de toutes sortes, de vieux paysans effarés n’ayant jamais quitté leur village, des religieuses, des mères avec leurs enfants, tous parqués dans l’attente de trains problématiques. Cette détresse abominable, je ne pourrais jamais l’oublier. Ce fut un miracle pour moi que de trouver une jeune fille qui connaissait la ville et me pilota vers la maison assez mal famée où je trouvai une chambre et un lit. 

Le lendemain, ma peine fut grande d’aller voir mon beau père qui reposait, abandonné à la morgue de l’hôpital de Troyes. J’étais seule pour lui apporter ce dernier adieu, seule pour lui rendre ses devoirs funèbres. Je me souvenais combien mon mari était attaché à son père et combien mon beau père avait été bon pour moi, pour nos enfants, si fier de ses petites filles et de son petit fils. Je tachais d’être brave et de remplacer toute la famille après de lui. Je lui fis cette dernière promesse de faire l’impossible pour rendre son fils heureux, pour garder intact si je le pouvais, cette maison de famille qu’il avait achetée et entretenue pour nous, et je me souvenais aussi combien, comme s’il pressentait l’avenir, il redoutait une guerre possible, lui qui avait déjà subi tant d’épreuves en 1914. 

En juin je quittai Paris avec les enfants. Nous eûmes la chance d’atterrir dans une paisible localité de l’ouest où un pensionnat de jeunes filles nous donné asile. Malgré l’avance allemande je refusais d’envisager d’aller plus loin et je décidai d’attendre l’ennemi sur place. Ce parti, par la suite, se révéla le plus sage car tous ceux qui fuyaient le long des routes de France furent rejoints tôt ou tard par les troupes allemandes. 

Pour nous tout se passa bien mais j’étais morte d’inquiétude au sujet de mon mari et de toute ma famille. Le manque de nouvelles fut une grande épreuve qui se prolongea plusieurs mois. Vers la fin de juin, je regagnai Paris avec les enfants trop heureuse de pouvoir les ramener sains et saufs. 

Notre voyage de retour dans notre grande voiture fut une immense aventure. Je n’avais pas assez d’essence et sur les grandes places des villes importantes, de milliers de voitures étaient arrêtées faute de combustible. Nous eûmes la chance d’en trouver quelques litres au Mans et plus loin, à quelques kilomètres de Chartre, à Gallardon, une gare où l’essence coulait à flots de grands réservoirs abandonnés. Un soir, à  Orsay, le couvre-feu nous stoppa à 20 kilomètres de Paris où nous passâmes la nuit dans la voiture, au milieu d’une file d’autres véhicules de refugiés. Le lendemain à la première heure nous retrouvions notre domicile parisien où nous attendaient les peines et les soucis de quatre années d’occupation ennemie. 

Mon mari était sorti indemne de la débâcle et, avec son équipe complète son train sanitaire intact, avait réussi à gagner le midi de
la France, évitant de tomber aux mains de l’ennemi. Cette retraite forcée l’avait conduit dans le Lot d’où il fut rapatrié quelques mois plus tard. 

Je ne veux pas m’étendre sur les malheurs qui nous accablèrent; chacun a eu sa part, souvent égale à la notre sinon pire. La crainte, les deuils, les soucis : voilà le lot de ces sombres années. Cette période ne m’a laissé aucun souvenir personnel héroïque ou exaltant. Jour après jour mon esprit n’était occupé que par des soucis d’ordre alimentaire qui dominaient tout le reste et orientaient mon activité.

Publié dans:05 - LA GUERRE de 39 |on 27 février, 2009 |Pas de commentaires »

1940 La débacle : mort de Maurice Lacassagne

Les Ardennes furent évacuées et j’espérais que mon beau-père viendrait me rejoindre à Paris. Une dépêche me prévint qu’il était mort en arrivant à Troyes[1] et, toute seule, je me rendis dans cette ville sans me rendre compte que l’avance allemande risquait de me barrer la route. Par une nuit noire, j’arrivai à Troyes. La ville était pleine de réfugiés, je ne voyais même pas où je me dirigeais et j’errais comme une épave dans ce pays inconnu. La gare était pleine de monde, couchant à même le sol, entassés dans les salles d’attente ou étendus sur les quais. Il y avait des gens de toutes sortes, de vieux paysans effarés n’ayant jamais quitté leur village, des religieuses, des mères avec leurs enfants, tous parqués dans l’attente de trains problématiques. Cette détresse abominable, je ne pourrais jamais l’oublier. Ce fut un miracle pour moi que de trouver une jeune fille qui connaissait la ville et me pilota vers la maison assez mal famée où je trouvai une chambre et un lit.

Le lendemain, ma peine fut grande d’aller voir mon beau-père qui reposait, abandonné à la morgue de l’hôpital de Troyes. J’étais seule pour lui apporter ce dernier adieu, seule pour lui rendre ses devoirs funèbres. Je me souvenais combien mon mari était attaché à son père et combien mon beau-père avait été bon pour moi, pour nos enfants, si fier de ses petites filles et de son petit-fils. Je tachais d’être brave et de remplacer toute la famille après de lui. Je lui fis cette dernière promesse de faire l’impossible pour rendre son fils heureux, pour garder intacte si je le pouvais, cette maison de famille qu’il avait achetée et entretenue pour nous, et je me souvenais aussi combien, comme s’il pressentait l’avenir, il redoutait une guerre possible, lui qui avait déjà subi tant d’épreuves en 1914.

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