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1922 : Rencontre avec Bernard

En novembre 1922, je vins à Rouen pour faire la première année de pharmacie après un stage médiocre dans une officine de Pont de l’Arche où j’avais appris beaucoup de choses sauf la pharmacie. Les cours de pharmacie étaient communs avec ceux du P.G.N. Au premier cours de botanique, les PGN entrèrent dans leurs blouses tachées et mal ajustées tandis que déjà les pharmaciens étaient assis à leurs places. Un groupe de grands jeunes gens bruns vint prendre place autour d’une table à quelques pas de nous. Ils nous regardaient avec curiosité. L’un d’entre eux posa sur moi un long regard, je lui souris sans savoir pourquoi et il me sourit également. Pour la première fois mon mari était en face de moi et nous nous regardions avec une sympathie amusée. Quelques jours plus tard j’avais apporté à ce cours des morceaux de noix de coco. J’en avais donné à mes camarades qui les grignotaient au moment où les PGN passaient devant nous pour sortir. Un mouvement irrésistible me poussa vers celui qui m’avait souri et je lui tendis mes friandises et lui en proposa. Le beau jeune homme brun s’arrêta charmé, accepta et s’en alla en me remerciant gentiment. Dans la foule des autres pourquoi nous sentions nous attirés l’un vers l’autre ? Bernard n’était pas de nos camarades celui que je trouvais le plus beau. Les traits olympiens de Perrier étaient plus réguliers et j’admirais beaucoup Flambard que je nommais l’Apollon de la pharmacie. Mais j’étais très intéressée par cette belle tête pensive au regard profond sans deviner encore qu’elle incarnerait justement mon seul 

Grand amour. Un soir d’hiver à la fin des cours nous descendions la rue Beauvoisine par groupes nombreux. Un camarade me désigna Bernard en me disant qu’il était du nord. Je fus toute heureuse de pouvoir parler de ce pays qui m’était très cher et je me souviens nettement que sous les regards moqueurs de mes camarades, je courus pour rattraper le grand étudiant en lui disant « Vous êtes du nord monsieur ? Non mademoiselle je suis ardennais fut la réponse empreinte d’un certain orgueil. J’avoue que je me trouvais très déçue car j’aimais beaucoup les gens de mon pays, cependant ce soir-là, dans la nuit tombée et parmi la troupe amusée de nos condisciples nous fîmes quelques pas ensemble essayant d’unir le nord riche et paisible à l’Ardenne froide et sévère. 

À la suite de ces épisodes Bernard devint mon « petit PCN », nous cherchions toujours à nous voir et peu à peu mais toujours dans le cadre tutélaire du jardin Ste Marie, nous devenions inséparables. Au cours de chimie du très sympathique Gaspard, nous venions nous asseoir l’un prés de l’autre au premier rang. Un doux jeune homme pensif blond avec un regard bleu derrière ses lunettes, Bernard Longuet se joignait à nous. Assise entre les deux Bernard, je goûtais sans arrière-pensée ces amitiés nouvelles. Je travaillais très mal, nous passions tout le temps du cours à rire, à bavarder, à nous passer des dessins ou des billets sous le regard indulgent du vieux professeur à la barbe blanche. Je crois me rappeler avoir traverser une période tranquille et calme bien que très courte en réalité puisque avant les vacances de janvier Bernard m’avoua qu’il m’aimait … 

Dans ces jours de Novembre où nous étions deux inconnus l’un pour l’autre je me sentais intéressée par cette personnalité complexe et profonde. Il me paraissait bien plus intelligent et bien plus expérimenté que moi qui demeurais au fond naïve sous des dehors exagérément affranchis. D’un autre coté, ignorant tout de lui et de sa vie passée, je pensais qu’il avait peut-être une maîtresse, peut être aussi une fiancée, en tout cas l’amour d’une femme à laquelle je n’aurais jamais voulu le prendre car j’avais beaucoup de loyauté envers les femmes. Je respectais profondément les sentiments qu’elles pouvaient éprouver et cela m’aurait été impossible de détruire l’amour d’une autre. Chaque après-midi, je me dépêchais de venir au jardin bien avant l’heure des cours ou des travaux pratiques. De loin je voyais la haute silhouette de mon Bernard mince dans sa blouse blanche qui se promenait déjà sous le pâle soleil d’hiver parmi les massifs dénudés. Nous causions interminablement d’une foule de choses, de nos lectures, de nos souvenirs. Je lui apportais des vers et des cahiers griffonnés dans ma mansarde de Louviers et lui me donnait les siens. Cet esprit sceptique, désabusé, profondément triste et déjà dominé par des accès de dépression et de mélancolie séduisait par contraste la jeune fille enthousiaste et optimiste que j’étais. Je rêvais de lui donner le bonheur dont il doutait, je voulais passionnément lui redonner confiance en lui;  je sentais sa réelle supériorité intellectuelle et morale sur les autres et je pensais que s’il arrivait à vaincre son découragement morbide, s’il devenait comme moi entreprenant et ardent, il pourrait faire ce qu’à 19 ans, on appelle sans savoir pourquoi de grandes choses. 

Cependant, l’année 1922 courrait vers sa fin. Après les cours du soir Bernard Longuet, l’autre Bernard et moi nous descendions gaiement la rue Beauvoisine et nous allions chez l’un des excellents pâtissiers de Rouen manger des gâteaux que chacun payait à son tour, en dépit de l’indigence de nos moyens. J’avais demandé à Bernard s’il était vraiment libre, il m’avait affirmé que oui. Cependant, je ne m’abandonnais pas sans effroi aux sentiments qui m’envahissaient et je connaissais dans la solitude bien des heures de doute et de découragement. Avec beaucoup d’hésitations et de craintes les deux êtres totalement différents que nous étions alors s’avançaient vers ces chemins inconnus qui devaient nous mener à la plus folle passion. La naissance de notre amour total et réciproque fut orageuse et troublée. J’avais 19 ans, j’étais encore très enfant et je manquais de toute psychologie. Je disais, je me l’imagine bien des bêtises et je taquinais Bernard sans penser que je le faisais souffrir. Je m’efforçais d’être très sincère et très loyale (lui aussi d’ailleurs). Je pense que nous avions tous deux le sentiment que notre vie s’engageait en ces quelques mois. Nous redoutions de nous tromper et d’en être malheureux. 

Un jour de décembre, nous eûmes l’idée de monter ensemble au clocher de la cathédrale de Rouen; nous étions seuls sur l’escalier de fer qui s’élance vers le sommet aigu. Toute la ville s’étendait à nos pieds, la Seine, le port vivant et animé, le pont transbordeur, au loin les collines de Canteleu, du mont St Aignan, de Bonsecours et Ste Catherine. Tandis que je montais devant lui Bernard me prit dans ses bras et m’embrassa dans le cou, je me retournais et l’instant d’après nos bouches se rejoignaient enfin pour la première fois. J’étais émue, troublée, bien loin d’être sûre de moi, sûre de lui surtout. J’avais horreur du flirt et de tout ce qui s’en rapproche et je ne tenais pas à faire des expériences sentimentales fâcheuses qui auraient été pour moi une source de remords et de regrets. Cela me gâtait la douceur de ces moments dont je ne peux oublier le charme tendre et amer.  Peu de temps après je rentrais chez mes parents à Louviers pour les vacances de Noël et du jour de l’an. Le jour de mon départ, le 23 décembre, je passai dans la cathédrale un bon moment assise prés de Bernard. Nous causions à mi-voix en mangeant des chocolats. Ce fut une heure de tendresse et de confiance sans arrière-pensée. Pour vous qui m’aiderez peut-être à voir clair en moi, je recopie des lignes de ce temps-là ; ces lignes que nous avons échangées au début de janvier 1923 après nous être retrempés au sein de nos familles respectives. 

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