Naissance de Germaine – Décès des grands-parents Delaoutre

J’ai peu de souvenirs de ma toute petite enfance. Quelques flashs, des images, de grands événements. L’année 1906, par exemple, fut fertile en événements marquants :

  • J’eus cette maladie qui fut assez effrayante pour traumatiser la petite fille que j’étais. Cette maladie me vint d’avoir mangé en cachette des chocolats au calomel qui  ajoutés au sel de mon déjeuner, m’empoisonnèrent et manquèrent de me faire mourir ;

  • Au mois de mars, j’eus une petite sœur longtemps désirée et regardée par moi, dès l’abord, avec les yeux les plus maternels ;

  • Enfin, je ne sais plus à quelle époque de l’année, je perdis, à quelques semaines d’intervalle l’un de l’autre, mes grands-parents Delaoutre.

Ces trois événements me laissent des souvenirs assez vagues, mais ils m’en laissent pourtant.

Si je me reporte au premier souvenir, ce n’est qu’une suite d’images qui se sont estompées avec le temps : je vois une pile de rondelles de chocolats, enveloppés dans du papier d’étain et posés sur le bord d’une table. J’ai conscience de les absorber les uns après les autres… Puis je suis dans mon lit ; on s’agite autour de moi, Bonne-Maman Dupuis se penche à mon chevet ; on me met sur le corps des affaires qui font très mal ; on me fait des vésications… enfin, je suis guérie et, dans la cuisine étroite de notre appartement parisien, d’où l’on a vue sur le quai Henri IV et sur la seine, je surveille la préparation du jus de viande que l’on me fait absorber chaque jour pour me fortifier.

Si je songe maintenant à la naissance de ma petite sœur, Germaine, la scène se passe à Douai. Je me vois me promenant avec ma grand-mère Dupuis sur le bord de la Scarpe. De lourds bateaux marchands se croisent sur la rivière. Je demande naïvement si ce ne sont pas ces bateaux qui amènent les petites sœurs ? Bonne-Maman rit et me dit d’aller justement le demander aux messieurs qui conduisent les bateaux. Sans plus attendre, j’interpelle un batelier et lui demande s’il n’a pas une petite sœur à vendre. Celui-ci me répond qu’il n’a pas de petites sœurs, qu’il n’en a que des grandes. Mon Dieu ! C’est une petite, il est vrai, que je viens chercher. Mais pourquoi n’en pas prendre une grande, après tout ? Cela serait peut-être plus amusant… Le brave homme me montre ses filles en me disant qu’une grande sœur me battrait… Ah ? C’est malheureux ! Comment faire, alors, s’il n’y en a pas de petites ?…

J’ai cette image de Maman qui est malade et étendue dans le lit de la chambre de Bonne-Maman Dupuis. Le docteur Monnier vient la voir et, lorsqu’il passe près de moi qui joue dans l’appartement, il m’offre un bonbon. Il est charmant, ce monsieur, mais il a un drôle de nom, un nom qui se rapproche dans mon esprit de la chanson :

Meunier, tu dors ; Ton moulin, ton moulin va trop vite ; Meunier, tu dors ; Ton moulin, ton moulin va trop fort

Par une idée d’enfant bizarre, le docteur Monnier s’associe pour moi à ce charmant refrain… Est-ce que ce serait lui qui dormirait ? Mais qu’est ce que c’est qu’un moulin ?… Un moulin qui va trop vite ?… C’est bien drôle, mieux vaut ne pas ne pas chercher à comprendre.

J’ai une idée vague de l’émotion délicieuse qui me saisit lorsqu’on vint me dire : « Tu as une petite sœur » Mais je n’ai plus aucun souvenir de l’impression qu’elle m’a faite lorsque je l’ai vue pour la première fois…

Troisième souvenir marquant. J’étais à Paris lorsque mes grands-parents(Delaoutre, les grands parents maternels d’Andrée)  moururent. Cet événement ne me toucha guère. Je voyais Maman, habillée entièrement de noir, sans songer à m’en étonner tout haut et, lorsque je revins à Douai, je ne demandai même pas où étaient ma Bonne-Maman Zéna et mon Bon Papa. Je vis mon oncle Paul, seul dans la pharmacie, sans témoigner aucune surprise : navrante insouciance des enfants !… Pourtant, je me souviens de mes grands-parents : je revois Bon Papa avec sa longue barbe blanche, couché dans son lit – je n’ai souvenir de lui que lorsqu’il était malade – j’ai encore cette image, comme une ombre grise, de Bonne-Maman dans la pharmacie, à la caisse recevant les clients.

Ces images, devenues bien imprécises, sont celles ce qui me reste de mes grands-parents, en même temps que quelques autres visions envolées de ma petite enfance. Cette enfance me fait aujourd’hui l’effet d’un long tunnel sombre : de place en place, quelques échappées de lumière marquent les incidents que je me rappelle ; au fur et à mesure que l’on avance, peu à peu, le tunnel s’éclaircit ; il vient enfin un moment où j’ai parfaitement conscience de moi-même et mes souvenirs se précisent.

 

Publié dans : Germaine |le 21 janvier, 1906 |Pas de Commentaires »

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